Mathilde Massé

Un parcours hors du commun

Entre son village et le vaste monde, Mathilde Massé trace le parcours exceptionnel d’une femme libre, instruite et engagée, bien avant son temps. Elle incarne audace, liberté et courage au féminin.

Née en 1871 à Saint-Pacôme, elle est la benjamine d’une grande famille où l’entraide et la solidarité forgent un caractère à la fois déterminé et généreux. Très tôt, son horizon dépasse les frontières du Kamouraska. 

Trilingue, curieuse et animée d’un profond sens du devoir, elle consacre sa vie à soigner et à défendre les idéaux d’égalité.

Diplômée à Paris en enseignement, puis à Boston en médecine (1902), elle sert comme médecin militaire durant la Grande Guerre (1914-1918) et s’impose dans des sphères encore fermées aux femmes. 

Source image: Boston City Hospital operating theater, vers 1890. Photo : Augustine H. Folsom, domaine public


Les parents de Mathilde

C’est ici, sur la terre familiale, bien adossée aux montagnes, que Mathilde voit le jour.

Ses parents, Odilon Massé et Virginie Plourde, se marient à Rivière-Ouelle en 1852. De leurs quinze enfants, dix meurent en bas âge, tragique reflet de la vie rude et précaire.

Pionniers de Saint-Pacôme, fondée un an plus tôt, leur fille Virginie devient en 1853 la toute première baptisée de la nouvelle paroisse.

Travailleurs infatigables et croyants fervents, ils transmettent à leurs enfants le sens de l’effort et la dignité. De cette lignée enracinée naît une femme prête à franchir les frontières du possible

Écoutez le contenu de l’acte de baptême de la petite Virginie, ou découvrez-en la transcription intégrale.

« Le premier janvier mil huit cent cinquante-trois, nous prêtre soussigné, curé de cette paroisse, avons baptisé Marie Virginie née la veille du légitime mariage de Odilon Massé, cultivateur, et de Virginie Plourde de cette paroisse. Parrain Paschal St Pierre, Marraine Josephte Plourde qui ont déclaré ne savoir signer. Le père absent. Frs Bégin Ptre » 

De tous les enfants de la famille Massé, Mathilde est celle qui se démarquera le plus.

Source image : Terre des Massé, rue Galarneau, Saint-Pacôme. Photo: Parcours Fil Rouge, 2020


Le baptême de la petite Virginie

Source : André Bernier, narration


Une enfant différente

Dès l’enfance, la santé fragile de Mathilde façonne sa personnalité.

Atteinte d’une demi-cécité à sept puis quinze ans, elle développe une sensibilité et une force intérieure exceptionnelles. La lecture devient son refuge et un tremplin vers le savoir.

Pensionnaire au couvent de Rivière-Ouelle dès l’âge de 13 ans, elle y obtient son brevet d’institutrice avec grande distinction avant d’enseigner à l’île d’Orléans, à Sainte-Louise et ailleurs.

Pour elle, l’éducation est une conquête et une source de liberté. Chaque épreuve nourrit son courage : elle apprend à voir autrement, avec le cœur et l’esprit.

Sa détermination lucide en fait une figure inspirante pour les générations à venir.

Source image : Couvent de la Congrégation Notre-Dame, Rivière-Ouelle, vers 1925. Photo : BAnQ


Une femme indépendante

À 20 ans, Mathilde rejoint sa sœur Sara à Boston. 

Elle découvre l’autonomie et enseigne le français à de jeunes Américains pour gagner sa vie.

Encouragée par un noble émigré de France, professeur de Harvard, elle s’embarque pour Paris. À la Sorbonne, elle obtient un diplôme d’enseignement, un exploit rare pour une femme de son temps. Cette expérience élargit son horizon et cristallise son ambition.

À une époque où les femmes accèdent difficilement aux études supérieures, surtout dans les sciences et les lettres, elle ouvre la voie.

De retour en Amérique, elle transforme le savoir en pouvoir d’agir et en instrument d’émancipation.

Source image : Étudiantes dans une salle de l’ancienne Sorbonne, vers 1897. Photo : Nubis.bis-sorbonne.fr


Boston

De retour à Boston, elle enseigne le français avant d’entreprendre des études de médecine, dans une ville où les femmes sont encore rares dans les universités.

Chez elle, la science s’allie à une profonde humanité. Elle travaille dans les hôpitaux, où leur rôle se limite souvent à la pédiatrie ou aux soins infirmiers.

Diplômée en 1902, elle devient la seconde Canadienne française médecin, après Irma Levasseur.

Ses premières années de pratique lui assurent une aisance qui lui permet de voyager en France, en Italie et en Sicile.

Dans une société dominée par les hommes, elle contribue à ouvrir la voie à une génération de femmes indépendantes. 

Source image : Tremont Street, Boston,1904. Photo : source inconnue


L'annuaire médical

Vers 1915, Mathilde exerce la médecine au 40 Huntington Avenue, dans le moderne quartier bostonnais de Back Bay, où se côtoient institutions prestigieuses et familles modestes. 

Son cabinet devient un repère pour les patientes immigrantes et les plus vulnérables. 

Avec rigueur et compassion, elle pratique dans une clinique ouverte aux femmes, aux ouvriers et aux démunis. 

Sur le terrain, elle incarne une médecine humaine et progressiste.

Dans cette métropole en mutation, elle participe à l’affirmation des femmes dans la profession et laisse une réputation d’excellence et d’altruisme.

Source image : Medical directory of greater Boston, 1915-1916


Une femme engagée

Quand éclate la Première Guerre mondiale, Mathilde Massé répond à l’appel du devoir et s’engage comme médecin volontaire.

Dans l’armée américaine, les femmes ne sont pas admises comme officiers : elles servent souvent sans grade ni reconnaissance, comme bénévoles ou civiles. 

Son courage et son humanité traduisent une force tranquille et une foi profonde dans la dignité humaine. Le roi Albert Iᵉʳ de Belgique la décore pour sa bravoure, saluant son engagement au front.

Cet épisode de sa vie révèle la contribution essentielle des femmes soignantes aux grands conflits du XXᵉ siècle et renforce son attachement aux causes humanitaires.

Source contenu : Réginald Grand’Maison, Saint-Pacôme, ce dont je me souviens, 1999

Source image : Mission de la Croix Rouge, grande salle des blessés, 1915-1916. Photo : BHVP/Roger-Viollet


Citoyenneté américaine

En 1923, après plus de vingt ans à Boston, Mathilde devient officiellement citoyenne américaine.

Ce statut, difficile à obtenir pour une femme immigrée, reconnaît sa valeur, sa moralité et son engagement civique.

Elle incarne alors la double appartenance : Québécoise enracinée et Américaine d’adoption. 

Pour elle, la patrie ne se mesure pas en frontières, mais en devoirs : soigner, enseigner, servir.

Sa naturalisation consacre une vie vouée à l’action, entre deux cultures qu’elle relie au lieu de les opposer. 

Deux patries, un même idéal : œuvrer pour le bien commun.

Source image : U.S. Naturalization records indexes, 1923-10-01


Une philanthrope cultivée

Mathilde fréquente musées, bibliothèques et intellectuels, tout en gardant un lien étroit avec l’Europe.

Célibataire, curieuse et lettrée, elle défend le droit de vote et l’émancipation des femmes. 

À Boston, les femmes obtiennent le droit de vote en 1920, alors qu’au Québec, il faut attendre 1940 ; un décalage révélateur de la modernité du milieu où elle évolue.

Une cousine dira : « she was quite a woman by today’s standards » ; une femme remarquable pour son époque, qui le serait encore aujourd’hui. 

Parlant français, anglais, et allemand grâce à sa grand-mère Eschenbach, elle voit dans la culture et la connaissance les vraies clés du progrès.

Source image : Mathilde Massé, assise à droite, avec sa famille aux États-Unis. Photo: Archives de la Côte-du-Sud


Ses origines allemandes

Mathilde porte en elle l’écho d’une histoire transatlantique.

Son arrière-grand-père, Heinrich Eschenbach, soldat du régiment von Lossberg, est envoyé en Amérique par Georges III, roi d’Angleterre, confronté à la rébellion de ses treize colonies américaines lors de la guerre d’Indépendance. 

Certains soldats allemands sont même déployés au Canada pour défendre la frontière.

Démobilisé, Eschenbach s’établit à Montmagny et y épouse Geneviève Denau. De leur lignée naît Thérèse Eschenbach, grand-mère de Mathilde.

Rigueur, discipline et sens du devoir caractérisent cette double ascendance, qui nourrit la curiosité et l’ouverture de Mathilde, façonnant son identité cosmopolite.

Source image : Soldats de Hesse Jäger en Amérique. Archives de l’État de Hesse


Une femme qui tient parole

Source : Lettre à mademoiselle Cécile Dionne, Saint-Pacôme, 8 septembre 1945


Une femme fidèle

À partir de 1930, Mathilde revient souvent à Saint‑Pacôme, retrouvant ses amis et les paysages de son enfance. 

Aveugle à la fin de sa vie, elle écrit encore à son amie Cécile Dionne sur une machine qu’elle utilise par le toucher. Leur correspondance, à la fois tendre et lucide, révèle une foi constante.

Elle meurt à Boston le 25 février 1950, à 78 ans, et repose au cimetière Saint Joseph de Taunton, auprès de sa sœur Sara.

Sa voix résonne encore dans ses lettres, empreinte de gratitude et de prière pour la paix du monde.

Texte de l'audio

Jusqu’à la fin de sa vie en 1950, en vacances, elle visite sa parenté et ses amis à Saint-Pacôme, dont mademoiselle Cécile Dionne avec qui elle a toujours entretenu une correspondance.

Transcription

Découvrez la transcription intégrale d'une lettre de Mathilde Massé à Cécile Dionne:

445 Shawmut Avenue

Boston Mass. 6 septembre 1945

Mademoiselle Cécile Dionne

St.Pacôme

Chère Mademoiselle Cécile,

J’ai regretté beaucoup de n’avoir pas eu le plaisir de vous rencontrer lors de mon dernier passage à St.Pacôme. 

Le fait est que mon voyage a été très incomplet, mais je le reprendrai, j’espère. Cette année nous laissons autant que possible les places sur les trains pour les Forces armées qui nous reviennent. 

J’espère, ma chère, que vous êtes bien ainsi que les membres de votre famille, et que les jeunes générations vont s’acheminer vers l’avenir plein d’espoir, quoique la paix soit un peu embrumée par la haine des vaincus qui étudient pour trouver le secret de la bombe atomique… et nous savons quel usage ils en feront.

Mais au-dessus de tout, il y a la Divine Providence qui plane au-dessus de tout et tous, comme cela a été si bien prouvé par cette guerre. Nous étions sans préparation lorsque les Japonais nous attaquèrent, et lorsque leur représentant venait discuter la Paix présente et à venir…

Je n’ai jamais cessé d’espérer, ni pour la Renaissance de la France… et j’espère qu’un jour elle sera connue comme elle le mérite... L’Histoire a bien des choses à corriger…

J’ai appris avec plaisir que votre révérend frère a maintenant une cure. Je suis sûre que votre pensée va souvent vers lui, lui envoyant des pensées d’Aide comme vous voudriez lui donner. 

J’ai eu le plaisir de rencontrer votre cher cousin, l’Honorable Louis Philippe Lizotte. J’ai été très heureuse de le connaître. Mes visites chez ses chers parents formaient une partie si intégrante de St. Pacome pour moi. 

Et votre maison paternelle aussi, chère Miss Cécile. 

Est-ce que vous avez une de vos sœurs mariées aux États-Unis ? J’ai cette impression. Venez-vous quelquefois la voir ?

Si oui, j’espère que ce n’est pas loin de Boston.....

Merci de l’eau miraculeuse que vous avez eu la gracieuseté de m’envoyer. Je ne savais pas que c’était de vous, car les personnes qui lisent le français ne le savent pas toujours très bien.

Je ne sais pas quelle est l’origine de cette eau miraculeuse. J’apprécie beaucoup votre douce pensée, chère amie.

Je prie aussi Jeanne Mance, qui a fondé l’hôtel-Dieu St Joseph de Montréal, ou j’ai trois nièces religieuses, la même année que Montréal fut fondé. 

Il y a des Saints qui semblent si modestes qu’il leur prend du temps à faire des miracles.... Et d’autres, comme Sainte Thérèse de l’enfant Jésus........ 

C’est comme pour les évènements terrestres, au-dessus de tout il a la Divine Providence… Que la Sainte volonté de Dieu soit faite. 

Prions les unes pour les autres, chère amie. 

Je vous proie de me rappeler au souvenir de votre chère famille.

Avec mes souhaits à vous et tous les chers vôtres, et veuillez excuser les erreurs de machine à écrire. J’ai appris par moi-même la Méthode par le toucher. Je désire atteindre la perfection. 

Puisse Dieu bénir le Monde qui a tant besoin de sa protection,

Affectueusement,

Mathilde Masse M. D.

Le repos des âmes

Mathilde fait poser une plaque dans l’église de Saint-Pacôme en hommage à ses parents: « Odilon Massé et son épouse Virginie Plourde. Qu’ils reposent en paix! ». Ce geste nourrit la rumeur selon laquelle ils reposeraient sous le chœur de l’église 

À l’époque, être inhumé sous le chœur était un privilège réservé au clergé ou aux grands bienfaiteurs, la proximité de l’autel symbolisait la protection divine et l’espérance de salut.

Mais les archives confirment leur inhumation au nouveau cimetière, après la fermeture de l’ancien pour raisons d’hygiène en 1934.

Cette plaque relie la mémoire des ancêtres à la ferveur des descendants, perpétuant l’attachement d’une lignée à son village.

Source image : Premier cimetière de Saint-Pacôme, rue Galarneau vers 1930. Photo : Famille Norbert-É. Dionne

Extrait de
Circuit Fil Rouge Saint-Pacôme

Circuit Fil Rouge Saint-Pacôme image circuit

Présenté par : Parcours Fil Rouge
Directions

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