La légende de la Jongleuse

La pointe et le rocher aux empreintes

À la pointe de Rivière-Ouelle, un long rocher marqué de cavités intrigue les passants. 

En s’approchant, on voit des formes ovales alignées, semblables à des pas. 

La tradition y voit les traces brûlées laissées par « la Jongleuse », sorcière iroquoise qui aurait rôdé ici à l’époque des premiers colons. 

Selon la légende, c’est là que madame Houël aurait été capturée, torturée et enterrée. 

Ces marques, entourées de récits sombres, restent l’un des lieux les plus évocateurs du Kamouraska.

Source image : La Pointe de Rivière-Ouelle. Photo : Parcours Fil Rouge, 2023


Une légende née de la peur

La légende de « la Jongleuse » naît dans un climat tendu entre Iroquois et colons français. Redoutés, les Iroquois venant des Grands Lacs alimentent la peur. « La Jongleuse », ou « Matshi Skouéou » devient alors le symbole surnaturel de cette menace. 

Les conteurs associent ses pouvoirs aux raids violents, transformant les drames vécus en récit mythique pour expliquer la terreur du temps. 

Ce contexte a nourri des histoires de sorcellerie, dont celle de « la Jongleuse », qui reste la plus persistante.

Source image : Massacre et incendie à Lachine, 1689. Musée Mc Cord, don de Mme M. Easton


Les traces fondues dans la roche

Pour les habitants, les cavités sur les petits rochers de la grève ne peuvent être que les traces laissées par les raquettes enflammées de « la Jongleuse ». 

Dans certaines versions, la sorcière, folle de joie devant le supplice, aurait pris feu et fait fondre la roche sous ses pas. Ces marques deviennent alors la preuve de son passage. 

Dès 1808, Le Canadien mentionne « des pistes de raquettes imprimées dans une suite de rochers », intriguant voyageurs et résidents par leur régularité et leur orientation vers le sud.

Source image : Les pistes de la Jongleuse sur le rocher à la Pointe de Rivière-Ouelle. Photo : Caroline Bolieu, 2015


Monsieur Houël

La légende raconte qu’un certain monsieur Houël de Rivière-du-Loup aurait vu sa femme tuée à Rivière-Ouelle. Or, l’histoire n’appuie l’existence d’aucun des deux.

Le seul personnage réel est Louis Houël, ami de Champlain et membre de la Compagnie des Cent-Associés. Bien documenté, il n’a pourtant jamais eu d’épouse en Nouvelle-France. Son nom, apparu dès 1641 sur une carte de Jean Bourdon, aurait donné celui de la rivière.

Madame Croff propose une origine amérindienne : « Ouel » signifierait anguille.

Source contenu : Madame Elphège Croff, Nos ancêtres à l’œuvre à la Rivière-Ouelle

Source image : Lecture d’une charte octroyée à la Compagnie des aventuriers pour le commerce des fourrures, Charles Walter Simpson. Bibliothèque et Archives Canada


Le naturaliste

Au début du XXᵉ siècle, le frère Marie-Victorin examine les cavités et propose une explication scientifique : les rochers sont des quartzites comportant des nodules calcaires qui, en s’oxydant puis en s’effritant, laissent des creux ovales semblables à des empreintes.

Rien de surnaturel, conclut-il, même s’il regrette de ruiner « ces croyances naïves qui dorent d’un peu de poésie la vulgarité des choses ».

Pourtant, l’explication n’a jamais effacé l’attrait du récit populaire.

Source image : Le frère Marie-Victorin à son bureau de l’Université de Montréal, 1939. Photo : M. Cailloux, BAnQ 


La légende vue par… Henri-Raymond Casgrain

Le Rivelois Henri-Raymond Casgrain, prêtre, auteur, éditeur et historien qui a rassemblé les récits de son pays, consacre un passage à « la Jongleuse » dans ses Légendes canadiennes :

« Le prestige et le merveilleux dont la superstition populaire avait entouré cet être mystérieux ne sont pas encore éteints… »

Il rapporte la capture de madame Houel, venue rejoindre son mari malade, ainsi que l’épreuve imposée à son fils tenu de maintenir la corde qui la retenait en vie. 

Cette scène forte assure la longévité de la légende, que Casgrain inscrit dans la littérature québécoise.

Source image : Henri-Raymond Casgrain (1831-1904). Photo : Fonds d’archives du Séminaire de Québec


Dans un pays de conteurs

Source : Photo: Caroline Bolieu, 2015


La légende au pays des conteurs

« Dans un pays de conteurs, les légendes se transforment selon qui les raconte. La légende de la Jongleuse se transmet sur la rive sud du Saint-Laurent depuis le tout début de la colonie. Encore aujourd’hui, ce récit se nourrit des rivalités guerrières avec les Iroquois qui prennent le visage du diable incarné par une sorcière inspirant la mise à mort de madame Houel.

Toute jeune, madame Théodora Lizotte Dupont écoutait son père lui raconter la légende de la Jongleuse, lui montrant même le fatidique bouleau. Elle en devient la mémoire vivante et se fait un plaisir de nous la transmettre dans un enregistrement datant de 1978 ».

Narration : André Bernier, La légende de la Jongleuse, 2015


« La sorcière en raquettes »

L’historien Pierre Lahoud, spécialiste du patrimoine québécois et infatigable photographe aérien des paysages du Québec, connaît bien Rivière-Ouelle. 

En 2018, il revisite la légende et décrit « la Jongleuse » comme « mi-esprit, mi-humaine », active à minuit « quand les sorciers dansent autour des feux ».

Il souligne la puissance évocatrice du site, où géologie, nature et mythe se rencontrent, et rappelle que, les soirs de pleine lune, on raconte que « la Jongleuse » rôde encore.

Source citation : La sorcière en raquettes, Pierre Lahoud, 2018. Continuité, (157)

Source image : Vue sur les méandres de la Ouelle, 2020. Photo : Pierre Lahoud


La légende vue par ... Théodora Lizotte Dupont

Source : Madame Théodora Lizotte Dupont raconte sa légende de la Jongleuse. Entrevue: Pierrette Maurais, 2015


Écoutez la légende vue par ... Pierre Lévesque

Source : Chloé Giroux-Bertrand, Harold apercevant la Jongleuse, Au pays des légendes, le comté de Kamouraska, Pierrette Maurais, 1999

La légende vue par... Pierre Lévesque

« On est en 1620. Monsieur Houël, qui est gouverneur de Rivière-du-Loup, est très malade. On a peur pour lui, on pense qu’il ne passera pas les prochains jours. Monsieur Houel demande à deux camarades (canawish en montagnais), un Français nommé Canotier et un Montagnais nommé Tshinepik, d’aller quérir sa femme à Québec.

Les deux canawish partent, se rendent à Québec et racontent à madame Houel la situation. Elle décide de partir sur-le-champ. Elle fait un léger bagage et emmène son garçon, son fils. Le trajet pour les conduire à Rivière-du-Loup se fait en canot parce qu’à l’époque on n’a pas d’autres voies pour se rendre ailleurs, donc il faut prendre le bateau pour aller à Rivière-du-Loup ou le canot. Donc, on part en canot et puis aux abords de Beauport, Harold, le jeune garçon de 10 ans, voit sur les eaux une dame blanche qui marche sur les eaux. Il a peur et Canotier va apprendre à tout le monde et à madame Houel que cette forme-là c’est la Jongleuse, la sorcière iroquoise qui convoite la vie des Blancs, la Matshi Skouéou.

La forme tranquillement s’estompe, disparaît. Les voyageurs font halte à l’Ile-aux-Oies pour se réchauffer. À l’Île-aux-Oies, pendant que Canotier est parti voir s’il n’y aurait pas des vivres quelque part sur l’île, les Iroquois attaquent. Ils vont scalper Tshinepik et enlèvent madame Houel et son fils. Ils les emmènent jusqu’à la pointe de la Ouelle. Et là, sous l’impulsion de la Jongleuse, ils vont pendre madame Houel à une branche de bouleau. Ils vont laisser le bout de la corde au jeune garçon. Si le jeune garçon échappe la corde, s’il succombe à la fatigue, sa mère va mourir. Devant ce supplice, la Jongleuse est folle de joie, tellement folle de joie, tellement heureuse qu’elle prend feu. Ses raquettes à neige sont en feu et s’incrustent dans les rochers.

Harold s’évanouit, lâche la corde au moment où Canotier arrive à son tour, tire du fusil pour chasser les Iroquois, et constate que madame Houel est morte. Il va enterrer la dépouille et s’occuper de ramener le jeune garçon à son père. La Jongleuse, elle, le soir de pleine lune, elle hante encore les lieux, les bords du fleuve, elle marche encore sur les eaux avec ses raquettes à neige et part toujours à la recherche des enfants imprudents.

Bonnes gens, prenez garde à vous ! »

Source audio : Pierre Lévesque raconte sa légende de la Jongleuse, 2015

Extrait de
Circuit Fil Rouge Rivière-Ouelle

Circuit Fil Rouge Rivière-Ouelle image circuit

Présenté par : Parcours Fil Rouge
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