Quand s’enrôler pouvait laisser un goût amer…
Pour plusieurs, l’un des éléments marquants des deux guerres mondiales au Québec est l’imposition de la conscription et sa dénonciation virulente par les Canadiens français. Il est vrai que proportionnellement à son poids démographique au pays, le nombre de soldats francophones est faible, soit un peu plus de 5 % pour la Première Guerre mondiale, et environ 20 % pour la Deuxième. Ce refus de l’obligation de s’enrôler s’est illustré notamment par des manifestations parfois violentes, une quantité faramineuse de demandes d’exemption et un nombre plus ou moins important de déserteurs. Malheureusement, tous ces éléments effacent souvent le souvenir de ceux qui se sont portés volontaires, tout comme ceux qui y ont participé malgré leur refus initial. C’est dire à quel point cet « héritage mémoriel » est implanté dans notre perception de cette époque. Il convient ici de remettre les choses dans leur contexte.
En 1914 et 1915, le nombre de volontaires suit un rythme convenable pour les besoins, issus d’abord des unités de réserves, puis du grand public : même si le nombre d’anglophones est plus important, des francophones répondent également à l’appel. Toutefois, à partir de 1916, l’enrôlement volontaire des Canadiens stagne : pour atteindre les objectifs qu’il s’était fixé, le gouvernement de Robert Borden n’a d’autre choix que d’appliquer la conscription. Cette obligation pour les hommes de 20 à 45 ans de s’enrôler dans le Corps expéditionnaire canadien n’est pas bien accueilli par tous, surtout par les Canadiens français. Cela produira une fracture sociale. Au Québec, 98 % des conscrits, peu importe la langue, demandent une exemption! Au final, 108 000 hommes seront enrôlés de force par la Loi du Service Militaire. De ce nombre, « seulement » 24 000 atteignent les lignes de front. Mais la blessure sociale demeure profonde, et la mémoire collective, rancunière.
Ainsi, lorsque le Canada entre en guerre contre l’Allemagne en 1939, les partis politiques fédéraux refusent de recourir d’emblée à la conscription. La défaite de la France en juin 1940 vient brouiller les cartes. Le gouvernement de Mackenzie King adopte alors la Loi sur la mobilisation des ressources nationales qui force l’enrôlement, mais pour le service en sol canadien. Moins de deux ans plus tard, on demande toutefois, à la population canadienne par référendum, de consentir à la conscription outremer si le besoin s’en fait sentir. Les débats qui s’ensuivent ainsi que les résultats ravivent la fracture sociale et linguistique de 1918 : une forte majorité du Canada anglais est en faveur, alors que plus de 72 % des Québécois votent contre. À Sherbrooke, l’opposition à la conscription monte à 77 % des votes.
Cela dit, même si ces deux crises de la conscription pèsent encore parfois lourd sur le cœur des francophones du Canada, et surtout du Québec, la nécessité de se souvenir de ceux – volontaires ou conscrits – qui ont payé de leur vie la défense de la liberté et de la paix mondiale demeure. Le jour du Souvenir est un rappel annuel, alors que le Monument aux-Braves de la rue King Ouest, lui, le fait chaque jour depuis maintenant 100 ans.