Les draveurs

Un siècle de drave à Saint-Pacôme

La drave est une activité périlleuse qui nécessite une grande habileté. Le draveur type est jeune, fort, agile et quelquefois téméraire. Il faut l'avoir vu se promener sur les billots armé de sa gaffe pour constater les dangers reliés à ce ballet aquatique.

Avec la débâcle des glaces, c'est le moment de l’entrée en scène des draveurs qui achemineront les troncs d’arbres des différents chantiers vers le moulin de Saint-Pacôme. Lorsque le niveau d'eau est suffisant, les hommes se déplacent et voient à ce que les billots suivent le courant de la rivière. Au moins un draveur est de faction à chaque chute afin d’éviter les « jams ». Si par malheur il s'en produisait une, la dynamite est mise à profit afin de désengorger la rivière. Le parcours des billots s'échelonne sur une période d'un mois et les hommes, chaussés de bottes à clou, sont toujours sur le qui-vive. Ils manient habilement leur gaffe de façon à déloger les « jams » et les amas de billes isolées. Une fois le bois rendu au moulin, un pique-nique avait lieu à cet endroit. Il rassemblait les draveurs et leur famille, les contremaîtres et des invités du village.


Source image : Des draveurs sur la Ouelle, Famille Norbert E. Dionne.

L’équipe de la « jam » à l’œuvre

« Il faut sans cesse voir à rendre au moulin les billots qui s’accrochent aux roches de la rivière ou qui se sont égarés de chaque côté. C’est le rôle de l’équipe de la « jam », que l’on aperçoit dans la rivière vers le centre à gauche de la photo. »

Voici comment, dans le livre sur le centenaire de Saint-Pacôme, le docteur Albert Royer décrit le temps de la drave :

 « Le temps de la drave

Une nouvelle période de l’année commence pour nos travailleurs en forêt. Après quelques semaines de repos bien mérité, les hommes se préparaient à affronter une période difficile. Le soleil devenu plus chaud darde ses rayons sur la neige qu’il fait baisser et la température plus clémente active le processus de sa fonte. Les nuits sont encore froides et le mois d’avril est celui qui favorise le plus le gonflement des ruisseaux et la débâcle des glaces emportées par les eaux grossies du printemps. La rivière Ouelle devient de plus en plus bourdonnante, prête à recevoir les billots, les ballottant sur ses flots rapides, les portant allègrement aux barrages construits près du moulin de sciage en bordure de ses eaux.

C’est le moment de l’entrée en scène des draveurs. Après s’être procuré bottes, chaussettes, culottes d’étoffe et chemises en flanelle, ces derniers empochent de nouveau leurs « pack-sacs » pour l’expédition. Sur les lieux du travail, les draveurs sont occupés à préparer la rivière à recevoir les troncs d’arbres. Déjà plusieurs billots ont été transportés par les glaces et sont partis à la dérive. La drave se fait sur cinq embranchements différents dans les « hauts» pour atteindre celle que l’on nomme la Grande Rivière.

La rivière Chaude et la décharge du lac Sainte-Anne sont de véritables torrents très rapides. La Rat Musqué et la petite rivière Ouelle sont plus calmes mais il y passe beaucoup d’eau. Le Bras ainsi nommé est aussi une rivière rapide dont l’embouchure arrive presque aux terres défrichées. La Grande Rivière reçoit les eaux de ces rivières situées en amont.

Lorsque l’eau est suffisante, les hommes se déplacent et déboulent les billots dans le courant de la rivière. Pendant longtemps, aucun obstacle n’arrête les billots, certains se rendant jusqu’au moulin à scie parcourant ainsi des distances de 30 milles. Par ailleurs, avant leur arrivée au moulin, la plupart des billots ont à franchir beaucoup d’obstacles, tels les roches, les rives trop basses, les cascades, et surtout les chutes au nombre de six. Chaque chute devient un point stratégique où un à deux hommes demeurent 24 heures par jour en faction afin d’éviter les « jams ». À ces endroits les hommes doivent avoir beaucoup d’expérience et même ils utilisent de la dynamite pour faire débloquer les accumulations de morceaux de bois, ce qui représente un travail dangereux.

Les hommes, qui connaissent bien les eaux sur lesquelles les billots flotteront, se dirigent vers les endroits où les rouleaux de billots ont été installés au cours de l’hiver. Ils partent, une vingtaine d’hommes habilités au travail de flottage, d’une manière générale, ils sont installés sur le bord de la rivière où la rive est escarpée, afin de culbuter les billots plus facilement dans l’eau. D’autres travaillent dans les eaux mortes pour dégager un chenal. Tout le temps de la drave, les hommes travaillent surtout pour éviter les « jams ».

La période de la drave est celle où les hommes doivent être nomades. La température étant plus clémente que l’hiver, les hommes demeurent dans des camps ou sous la tente pour dormir. Les repas très souvent se prennent au grand air, sur des tables de fortune, le cuisinier et ses aides installés sur leur table près de leur poêle. Les billots partis à la dérive dans un endroit donné, tout le monde déménage pour se rejoindre ainsi jusqu’aux chutes de la rivière Ouelle à Saint-Pacôme. Tout ce trajet se fait sur une période de 4 à 6 semaines. Si le temps est propice, si l’eau est abondante et que la rivière se maintient haute, la drave se fait en vitesse pour aller glaner à la fin, aller chercher les billes de bois qui sont assez loin dans l’environnement hors du lit de la rivière. Les hommes munis de bottes à clous sont plus solides sur l’écorce des billots pour défaire les amas. Armés d’une gaffe ou d’un pivot, ils circulent selon les besoins.

Fin de la drave, ce sport extrême

Par groupe, les draveurs descendent le courant accompagnés du boat, une embarcation construite pour flotter dans les rapides à travers roches et billots, embarcation faite pour ne pas se briser et sur laquelle se tenaient des hommes d’expérience, les travailleurs les mieux payés après le « foreman ».

La dernière journée, c’était la fête

Le glanage terminé, les hommes s’installaient au bout de la jam des billots au bord de la rivière pour prendre leur dernier repas. Le pique-nique avait lieu à cet endroit: les épouses, les enfants, les contremaîtres et des invités du village se rassemblent pour fêter la fin de la drave et goûter aux mets excellents du « cook » qui se surpasse à cette occasion; des « beans » bien grasses, des galettes au sirop de deux pouces d’épaisseur et des tartes à la mélasse. Tout le monde est enchanté de se retrouver dans un endroit si pittoresque sur le bord de la rivière Ouelle si belle avec ses eaux printanières d’un blond sucre à la crème.

Après ces agapes, la voix des hommes s’est tue et la nature sauvage a repris le dessus. Après leurs départs, les arbres se débattront avec les problèmes occasionnés par les vents, les pluies, le soleil ardent et la foudre qui amènent leurs lots de sinistres et de dangers: sécheresse, feux, etc. À part quelques pêcheurs, personne ne foulera ces lieux sauvages. »


Source texte : Ulric Lévesque et al., Saint-Pacôme 1851-2001 ; Notre histoire, Corporation des Fêtes du 150e de Saint-Pacôme, tome 1, 2001, p. 246-249.

Source image : Archives de la Côte-du-Sud. 

Embâcle sur la Ouelle

Source image : Fonds Raymond Grandmaison, Archives de la Côte-du-Sud.

Une anecdote éloquente

Une anecdote soulignant le caractère impétueux de la Ouelle est relatée par Monsieur Louis-Philippe Hudon, de Sainte-Anne-de-la-Pocatière...

Une certaine année, un «jobbeur» avait placé les billots sur la rivière durant l’hiver. Au printemps, les glaces sont parties rapidement, entraînant le bois. Comme le bôme (ou boom) n’avait pas encore été placé au moulin de Saint-Pacôme pour retenir le bois, il est passé tout droit pour se retrouver sur les terres de Saint-Pacôme, pour ensuite se retrouver à Rivière-Ouelle, puis dans le fleuve Saint-Laurent. On en retrouva même sur la rive nord du fleuve! Comme quoi…

L’industrie des moulins à scie de Saint-Pacôme

L’industrie des moulins à scie a été très importante pour la municipalité de Saint-Pacôme. Depuis les débuts de cette industrie dans les années 1860, quatre grandes familles ont été propriétaires de ces installations. Il y a d’abord eu Hugh McDonald qui a permis la naissance du premier moulin en 1860-1862. Les King en ont ensuite été propriétaires de 1862 à 1902. Ils en feront une industrie essentielle à la prospérité de la municipalité, ajoutant même un nouveau moulin tout en continuant d’opérer celui de McDonald. Ils achèteront différentes concessions forestières dans les cantons Ixworth, Chapais, Ashford, Lafontaine et Garneau. Ensuite commence l’époque des Power. Leur entreprise sera connue sous le nom de Pulp and Lumber de 1903 à 1921 avant de s’appeler Power Lumber de 1921 à 1932. Malgré des années très florissantes, la Power Lumber, à l’instar de bien d’autres compagnies, est grandement touchée par la crise des années 30 et doit être liquidée au profit de la Banque canadienne nationale. Un lent déclin s’ensuit de 1932 à 1941, année où les frères Plourde de Mont-Carmel feront l’acquisition du moulin qu’ils opéreront jusqu’en 1952. Ce sera alors la fin de l’industrie des grands moulins à Saint-Pacôme.

Source texte : Ulric Lévesque et al., Saint-Pacôme 1851-2001 ; Notre histoire, Corporation des Fêtes du 150e de Saint-Pacôme, tome 1, 2001, pages 225 -235.

Source image : Fonds Raymond Grandmaison, Archives de la Côte-du-Sud.

 

Hommage au travail des draveurs

Écoutez la chanson de Félix Leclerc dans le documentaire intitulé « La drave » produit par l’ONF en 1957 : https://www.onf.ca/film/drave/
 

Menaud maître-draveur

Dans son roman Menaud maître-draveur, paru en 1937, Monseigneur Félix-Antoine Savard illustre bien les dangers de la drave, comme le montre l’extrait suivant :

« Une clameur s’éleva!

Tous les hommes et toutes les gaffes se figèrent, immobiles… Ainsi les longues quenouilles sèches avant les frissons glacés de l’automne.

Joson, sur la queue de l’embâcle, était emporté là-bas…

Il n’avait pu sauter à temps.

Menaud se leva. Devant lui, hurlait la rivière en bête qui veut tuer.

Mais il ne put qu’étreindre du regard l’enfant qui s’en allait, contre lequel tout se dressait haineusement, comme des loups quand ils cernent le chevreuil enneigé.

Cela s’agriffait, plongeait, remontait dans le culbutis meurtrier…

Puis tout disparut dans la gueule du torrent engloutisseur.

Menaud fit quelques pas en arrière; et, comme un bœuf qu’on assomme, s’écroula, le visage dans le noir des mousses froides.

Alexis, lui, n’avait écouté que son cœur. Il s’était précipité dans le remous au bord duquel avait calé Joson.

Et là, il se mit à tâtonner à travers les longues écorces qui tournaient comme des varechs, à lutter de désespoir contre les tourbillons de l’eau, à battre de ses bras fraternels, à l’aveuglette, vers des semblances vagues de forme humaine.

Et quand le froid lui serrait trop le cœur, il remontait respirer, puis replongeait encore, acharné, dans la fosse obscure, parmi les linceuls de l’ombre.

Non, personne autre que lui n’aurait fait cela; car, c’était terrible! terrible!

À la fin, d’épuisement, il saisit la gaffe qu’on lui tendait, remonta en se traînant sur les genoux, se releva dans le ruissellement de ses loques, anéanti, les yeux fous, les lèvres blanches, les bras vides…

À peine murmura-t-il quelque chose que l’on ne comprit pas; puis il prit sa course vers les tentes, et se roula dans le suaire glacé de son chagrin.

Alors, semblable à un homme ivre, levant haut les pieds comme ceux qui tombent de la clarté dans les ténèbres, arriva Menaud, ses paupières baissées sur la vision de l’enfant disparu.

Et les hommes s’écartèrent devant cette ruine humaine qui s’en venait en se cognant aux cailloux du sentier.

Il demanda : " L’avez-vous? ", regarda les mailles du courant et dit :
" Il est là! "

Puis il prit sa gaffe, fit immobiliser une barque en bordure du remous, et se mit à sonder, manœuvrant le crochet avec d’infinies tendresses.

Depuis deux heures maintenant qu’il cherchait, seul, ne voulant de personne, de peur qu’on ne blessât la chair de son fils, au fond.

Par intervalles, il exhalait une plainte sourde à laquelle répondait le bruit de fer sur les cailloux raclés.

Déjà le soir fossoyeur commençait à jeter ses ombres.

Menaud entra dans une terreur d’agonie. Il regardait le ciel, suppliant qu’il eût, au moins, le cadavre de son fils pour l’enterrer là-bas près de sa mère.

À la fin, la nuit allait lever son dernier pan de ténèbres et murmurer le désespoir de l’homme, lorsqu’il sentit au fond quelque chose de mou qui venait. Il tira lentement sa gaffe.

Alors, émergea du noir, Joson, sa pauvre tête molle et ballante…

On rama vers la berge, en hâte, car le frisson gagnait le cœur des hommes.

À la poupe gisait Menaud, rabattu sur sa capture, et son visage appuyé d’amour sur le visage de son enfant mort. »

Source texte : Félix-Antoine Savard, Menaud maître-draveur, Édition Fides, Ottawa ,1937, p. 81-85.
 



Extrait de
Circuit Fil Rouge à Saint-Pacôme

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