L'ancien magasin général Dionne

Magasin général Dionne

Encore aujourd’hui, quand on parle du magasin Dionne à Saint-Pacôme, chacun a une histoire à raconter. Les enfants du village, les enfants Dionne, les cousins et cousines se souviennent de ce que leur disait Norbert, des bonbons qu’il leur donnait, des courses jusqu’à l’entrepôt, etc.

Quincaillerie, outils, meubles, tissus à la verge et vêtements, remèdes, produits d'épicerie, bijoux, bonbons, jouets, chaussures, chapeaux, clous, savon, farine, râteaux, mélasse… Les étagères et les vitrines du magasin général regorgent de marchandises. L’odeur des épices, du café, des fruits et du fromage se mêle à celle du kérosène, du tabac et du hareng boucané.

Saint-Pacôme vers 1855

Source image : Saint-Pacôme vers 1855, Famille Norbert-É. Dionne.

Les magasins généraux de l’époque

Le magasin général est au centre des affaires et de la vie des villages ; les gens s’y réunissent pour acheter ou pour connaître les dernières nouvelles.

« Le marchand général est un personnage important dans l’histoire des régions rurales, comme celle de la Côte-du-Sud. Il représente le principal intermédiaire entre la ville et la campagne. C’est au magasin que les cultivateurs se procurent les produits alimentaires, les marchandises sèches, les articles de quincaillerie et les nouveautés de fabrication industrielle qui se répandent dans les campagnes québécoises dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il se trouve ainsi au cœur des changements dans les conditions de vie de la population. On dénonce totefois l’attitude des marchands généraux qui font crédit trop facilement à leur clientèle… » 

Plusieurs achètent à crédit et gardent un compte ouvert au magasin. L’hiver, ils peuvent acheter des produits de première nécessité et payer au printemps avec l'argent du bois vendu ou du sirop d'érable ou même payer l'été ou l'automne suivant avec le fruit des récoltes ou de la boucherie. Plus rarement, on paye les marchands avec un terrain ou une bâtisse. Les marchands ruraux n’ont recours à la saisie qu’à l’extrême limite, et encore !

Le marchand est discrètement et moralement soumis à des pressions des membres de la communauté qui n’accepteraient pas qu’un des leurs les conduise à la faillite. D’ailleurs, il doit souvent expliquer à ses grossistes sa difficulté à honorer ses créances, quitte à se faire taxer par ces derniers de négligence dans la perception. Il est avant tout solidaire des intérêts de ses clients.

Source texte  : Chaire Fernand-Dumont sur la culture, Les marchands généraux, Jacques Saint-Pierre, historien, 26 octobre 2002.

Norbert Dionne : marchand général de 1851 à 1871

Le magasin général Dionne a été tenu durant plus de cent vingt-cinq ans par la même famille qui, à l’origine, n’est pas une famille de commerçants. 

L’ancêtre Jean-Baptiste Dionne, le père de Norbert, est le petit cousin d’Amable Dionne, marchand général de Kamouraska, député influent et propriétaire des seigneuries de La Pocatière et des Aulnaies. On peut penser qu’Amable introduit son parent Jean-Baptiste dans son réseau des familles de Rivière-Ouelle puisque, depuis 1802, Amable y côtoie les Casgrain, Letellier, Chapais.

Il n’est donc pas surprenant de voir le fils aîné de Jean-Baptiste Dionne, Cyprien, épouser Adèle Chapais, issue d’une grande famille de Rivière-Ouelle. Or, en épousant Adèle, Cyprien devient le beau-frère de Jean-Charles Chapais, homme politique bien connu et marchand général de Saint-Denis-de-la-Bouteillerie et aussi le beau-frère de Charles Letellier, époux d’Eliza Chapais et marchand général à Rivière-Ouelle. Faut-il alors s’étonner de voir le jeune Norbert Dionne devenir commis au comptoir du magasin ouvert à Saint-Pacôme par Charles Letellier en 1851?

Il est habituel pour l’époque qu’un marchand plus fortuné investisse de l’argent dans le magasin d’un autre village pour accroître ses profits. L’ouverture du comptoir de ce magasin coïncide avec la création de la nouvelle paroisse qui se développe sous l’effet conjugué de l’augmentation de la population, du manque de terres fertiles disponibles le long du littoral et de l’implantation du moulin banal.

En 1854, les deux hommes signent un contrat de société de commerce (Letellier & Dionne). D’une durée de neuf ans, il prévoit que Dionne assume la gérance du magasin général en plus d’être ferblantier, épicier, pharmacien et qu’il embauche à son tour un commis à qui il offre le gîte. L’entente prévoit de plus qu’il a droit de prendre sur la part des profits, la nourriture pour lui et sa famille.

Extrait du contrat de société

Source image : Fonds famille Dionne-Couillard-Dupuis, Contrat de société entre Charles Letellier et Norbert Dionne,1854, BAnQ P984.

L’association de Norbert Dionne

En 1855, Norbert épouse Marie Gauvreau et installe sa famille dans le bâtiment qui abrite la résidence et le magasin.

Les étapes que Norbert franchit dans son rapport avec Charles Letellier sont quasi identiques à celles qu’Amable Dionne franchit cinquante ans avant lui :
“En 1802, il [Amable] signe un contrat d’engagement avec un marchand de Rivière-Ouelle, Pierre Casgrain, dont il devient d’abord le commis, puis l’associé en 1811. Un an après son mariage, Dionne quitte Rivière-Ouelle avec sa femme pour aller s’établir à Kamouraska où il devient marchand pour la société CASGRAIN & DIONNE dans une maison appartenant à son associé. En 1818, la société est dissoute à l’amiable, et Dionne s’installe à son compte.” 

Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, la croissance démographique, la saturation des terres cultivables et l’arrivée du chemin de fer influencent considérablement l’économie rurale et favorisent l’ouverture de nouveaux territoires à la colonisation ainsi que la création de nouvelles paroisses à l’intérieur des terres.

Les affaires ne semblent pas atteindre le niveau de rentabilité souhaité. En 1860, trois ans avant l’échéance prévue pour la dissolution de leur société commune, Charles et Norbert mettent fin à leur association et Norbert devient l’unique propriétaire.

Source texte : Serge Gagnon, « DIONNE, AMABLE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8, Université Laval/University of Toronto, 2003, http://www. biographi.ca/fr/bio/dionne_amable_8F .html.
 

Le voyage du marchand Dionne

En 1864, Norbert écrit à son frère Cyprien pour lui offrir de “lui vendre sa propriété, car ça lui donnerait le moyen de partir. Il mentionne que les affaires ne vont pas très bien, les débiteurs ne payent pas, qu’il manque de récolte et que l’argent est très rare”.

Attentif au constant déplacement de la population de la Côte-du-Sud vers l’est, Norbert effectue un voyage afin de repérer les meilleurs endroits le long de la côte pour ouvrir d’autres comptoirs de son magasin. C’est du moins en ce sens qu’il s’exprime dans une lettre datant de 1865 adressée au demi-frère de sa femme, Jean-Baptiste Couillard-Dupuis, marchand à Saint-Roch-des-Aulnaies. Norbert y relate un voyage de dix jours, probablement en train, vers Rimouski.

Il y décrit avec enthousiasme sa visite de Métis, Le Bic, Saint-Simon, Rimouski. Dans ce récit, il prend en compte les commodités, l’état des chemins, la proximité des ports de mer, des moulins à farine et à bois, de l’église, la distance avec Québec, la compétition et la disponibilité des marchandises. Il s’informe du prix des terres et des maisons et on comprend qu’il s’est presque engagé à louer une maison à Métis.

Le Bic ne semble pas être l’endroit idéal pour ses projets, les terres étant sèches et les prix élevés sans parler de la compétition avec Rimouski. Saint-Simon paraît être une meilleure option puisque les récoltes sont bonnes, on fait beaucoup de beurre, le bois et le hareng salé se vendent bien. Norbert envisage d’y acheter une part du commerce.

Les termes de cette convention ont été discutés et Norbert cherche à conclure rapidement. Dans ce même courrier, il fait état de difficultés dans ses affaires.


Lettre de N. Dionne à Jean-Baptiste C.-Dupuis

Source image : Fonds famille Dionne-Couillard-Dupuis, Lettre de Norbert Dionne à Jean-Baptiste Couillard-Dupuis,1865, BAnQ P984.

Marie Gauvreau : marchand général de 1871 à 1893

En 1869, Norbert a probablement mis de côté la possibilité d’ouvrir un commerce ailleurs qu’à Saint-Pacôme puisqu’il y achète une terre du 6e rang, avec le droit d’enlever la maison qui y est construite. À l’automne qui suit, ces projets sont freinés par la maladie dont il pressent l’issue. En janvier 1871, Norbert décède à 38 ans des suites de la tuberculose, laissant l’énorme responsabilité à sa veuve Marie Gauvreau de faire fructifier le commerce et d’éduquer leurs huit enfants.


Marie Gauvreau Dionne

Source image : Marie Gauvreau Dionne, Famille Norbert-É. Dionne.

Des conditions difficiles

À cette époque, la rareté et l’épuisement des terres agricoles dans les seigneuries et la surpopulation créent des conditions économiques défavorables. Attirés par les promesses d’emploi dans les manufactures de la Nouvelle-Angleterre, les gens migrent vers les États-Unis et la proximité géographique favorise, plus qu’ailleurs, leur exode.

Les marchands ressentent cette crise et le magasin Dionne ne fait pas exception. À l’avantage de Marie, l’activité industrielle et commerciale de Saint-Pacôme progresse de plus en plus à cause de l’ouverture de l’arrière-pays et de l’industrialisation forestière. Par exemple, l’industriel Charles King fait construire deux importantes scieries sur la rivière Ouelle, à l’ouest de Saint-Pacôme. De par son caractère industriel, le village semble un peu mieux résister à l’émigration de la population vers les États américains du nord-est.

Marie poursuit les activités du magasin, appuyée par son demi-frère, Jean-Baptiste Couillard-Dupuis, et Charles Dupuis. Vers 1880, elle s’associe un temps avec son neveu Auguste Hébert (1859-1932) sous le nom Magasin général Dionne & Hébert. Auguste est le fils de sa jeune sœur Virginie Gauvreau et d’Étienne Hébert. Durant les 27 années de son veuvage, Marie Gauvreau s’illustre par un sens des affaires hors du commun. Elle veille à ce que ses enfants soient instruits et assume, avec justesse et autorité, la responsabilité de sa famille.


Les magasins généraux à Saint-Pacôme

Le magasin Dionne est bien situé, près de l’église et des autres commerces et ateliers, le long de la route qui mène aux paroisses de l’arrière-pays. Le commerce va relativement bien malgré la forte compétition. À Saint-Pacôme, on dénombre « trois autres magasins » sur la rue Galarneau, soit celui du gendre de Marie Gauvreau, Luc Lizotte, marié à sa fille Wilhelmine Dionne, celui de Joseph Dubé et enfin celui d’Elzéar Lebrun, tous voisins. Le magasin Dubé ouvre ses portes entre 1880 et 1920. Quant à Elzéar Lebrun, après avoir été commis pendant quelques années, il fonde son propre magasin général avant de le vendre à Luc Lizotte, dont le commerce


Magasin général Luc Lizotte

Le bâtiment qui abrite le magasin Lizotte est situé juste en face de celui des Dionne. Cette une magnifique construction sur trois étages est d’influence victorienne, avec les bardeaux peints et les nombreux détails architecturaux de la galerie de style éclectique appelé Eastlake. Le bâtiment abrite aussi le bureau de poste. Lizotte est maître de poste, préfet et maire de Saint-Pacôme. À son décès, en 1940, le commerce est loué et le bâtiment est démoli en 1944 lorsqu’on élargit la côte de l’église.


Wilhelmine Dionne

Source image : Wilhelmine Dionne, Famille Norbert-É. Dionne.
 

Luc Lizotte

Source image : Luc Lizotte, Famille Norbert-É. Dionne.

Résidence et magasin général Luc Lizotte

Source image : Rue Galarneau, résidence et magasin général Luc Lizotte, Famille Norbert-É. Dionne.

Résidence et magasin général Luc Lizotte

Source image : Rue Galarneau, résidence et magasin général Luc Lizotte, Famille Norbert-É. Dionne.

Le beau-frère architecte : Étienne Hébert

Les travaux qui donnent au bâtiment abritant le magasin général Dionne l’aspect qu’on connaît aujourd’hui se font en mai 1885.

Pour ces transformations, Marie fait appel à son beau-frère, l’architecte Étienne Hébert. L’histoire de la famille Hébert est à signaler. Après la déportation, la famille acadienne Hébert est réunie à Saint-Grégoire de Nicolet. C’est là que naît le major Jean-Baptiste Hébert, père d’Étienne et de 12 autres enfants de deux mariages successifs. Jean-Baptiste est cultivateur, commerçant et il devient maître charpentier, architecte et entrepreneur. Milicien et juge de paix, il commande une compagnie et obtient le grade de major. En 1808, il est élu député. En 1838, au plus fort de la tourmente engendrée par la rébellion des patriotes. Hébert, à l’instar de plusieurs autres, est arrêté et incarcéré au Pied-du-Courant à Montréal.

Étienne Hébert travaille comme architecte sur la Côte-du-Sud au moment de son mariage en 1853. Sa venue dans la région s’inscrit vraisemblablement dans la foulée des activités professionnelles de son père à qui l’on attribue plusieurs immeubles publics du Québec, principalement à caractère religieux, parmi lesquels le presbytère de Kamouraska, l’église de Saint-Pascal et l’église de Saint-Roch-des-Aulnaies.
Deux de ses frères, Nicolas Tolentin et François Octave, sont associés à l’histoire du Kamouraska. En 1849, avec l’abbé François Pilote du Collège de Sainte-Anne-de-la Pocatière et quarante-quatre colons aux alentours, Nicolas Tolentin ouvre la colonisation du Lac-Saint-Jean en fondant le village d’Hébertville, ainsi nommé en son honneur.


Étienne Hébert

Source image : Étienne Hébert, architecte, Famille Norbert-É. Dionne.

Le bâtiment

Agrandi une première fois avant 1870, le bâtiment abritant le magasin Dionne est en bois sur trois étages. Il mesure environ 12 mètres de façade et compte une vingtaine de pièces et des fenêtres typiques de l’époque. Au moment des grands travaux d’agrandissement, la propriété comprenait des bâtiments secondaires, dont un seul est conservé intact : l’étable. Le fournil et le garage ont été démolis.

« Il [le magasin Dionne] témoigne de l’influence du style Second empire sur l’architecture rurale du Québec. Ce style touche l’architecture résidentielle, commerciale et institutionnelle du dernier tiers du XIXe siècle. Au Québec, l’influence Second empire se fait sentir dans toutes les régions, tant en milieu urbain qu’en milieu rural. Uniquement quelques caractéristiques principales, dont les toits mansardés, sont généralement retenues ».

En 2008, la valeur patrimoniale de l’ancien magasin général Dionne est reconnue par l’attribution du statut de monument historique cité et il est inscrit au Registre du patrimoine culturel du Québec.

Source texte : Canada's Historic Places, Ancien magasin général Norbert-Dionne, repéré à http://www. historicplaces.ca/en/rep-reg/place-lieu .aspx?Id=10237

Maison Dionne et magasin vers 1885

Source image : Maison et magasin général Dionne vers 1885, Famille Norbert-É. Dionne.

Dépenses de la maison 1885

Source image : Dépenses de la maison 1885, Famille Norbert-É. Dionne.

J. Arthur Dionne : marchand général de 1893 à 1932

Arthur n’a que cinq ans à la mort de son père. Seul fils de la famille, il est, selon la coutume, l’héritier « naturel » du magasin. Il est habitué à être « derrière le comptoir », d’autant que sa mère l’a progressivement sensibilisé aux affaires.

Arthur étudie au Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et à l’École de commerce de Montmagny avant de prendre progressivement la responsabilité du magasin à partir de 1885. À 27 ans, il épouse une jeune fille de Saint-Roch-des-Aulnaies, Marie-Louise Couillard-Dupuis.

Arthur est aussi un homme d’affaires avisé. Actif dans sa communauté, il est commissaire de la Fondation du Couvent de Saint-Pacôme (École modèle de garçons à Saint-Pacôme - 1908) et il est aussi membre fondateur du journal « L’Action catholique ».


L’homme d’affaires

Avec d’autres associés, Arthur détient des parts du réseau téléphonique local.

Bien que le brevet d’invention du téléphone ait été déposé en 1876 et que cette invention ait été commercialement exploitée en 1877 aux États-Unis, il faut attendre la fin du siècle pour que son usage s’implante dans la région. « … la nécessité de relier les divers services locaux pour permettre la communication à longue distance entraîne la création de compagnies à vocation régionale.

C’est ainsi que deux regroupements importants se forment sur la rive sud du fleuve à l’est de Lévis : la Compagnie de téléphone de Bellechasse et la Compagnie de téléphone de Kamouraska… [qui] voit le jour en 1892, mais elle est incorporée en 1902. Ses principaux promoteurs sont des membres des professions libérales et des hommes d’affaires du comté. Après avoir acquis en 1903 la ligne de télégraphe longeant le chemin du Roi, de Rivière-du-Loup à Sainte-Anne-de-la-Pocatière, la compagnie raccorde son réseau à celui de la Compagnie de téléphone Bell en achetant de François-Gilbert Miville Dechênes et de ses associés la ligne reliant les paroisses du bas du comté de L’Islet. » 

Source texte : Jacques Saint-Pierre, Le télégraphe et le téléphone sur la Côte-du-Sud, Chaire Fernand-Dumont sur la culture, 26 mars 2003.

« En 1896, la Compagnie King, Elzéar Lebrun et Arthur Dionne construisent une ligne téléphonique entre eux et la station de Rivière-Ouelle et la vendent à la même compagnie en 1902… en 1894, Luc Lizotte construit une ligne téléphonique entre sa maison et la station de Rivière-Ouelle, il la prolonge et la vend en 1903 à la Compagnie de Téléphone de Kamouraska ».

Au sujet du développement des télécommunications dans la région, signalons que Jean-Baptiste Dupuis, beau-frère d’Arthur, est embauché par la Compagnie de Téléphone de Kamouraska en 1905 et qu’il la représente jusqu’au moment de sa retraite en 1947.

« Les principaux citoyens de plusieurs localités de la région se procurent la nouvelle invention pour satisfaire leur curiosité de communiquer entre eux et aussi pour la commodité de pouvoir appeler la station de chemin de fer, le médecin, le magasin général, etc. »

Source texte : Ulric Lévesque et al., Saint-Pacôme 1851-2001 ; Notre histoire, Corporation des Fêtes du 150e de Saint-Pacôme, tome 1, 2001)

La compagnie de téléphone de Kamouraska - 1902

Source image : Fonds famille Dionne-Couillard-Dupuis, La compagnie de téléphone de Kamouraska, 1902, BAnQ P984.

L’homme de famille

En 1924, les neuf enfants de la famille d’Arthur sont endeuillés par la mort de leur mère Marie-Louise qui décède à 50 ans.

Norbert-Émile a 17 ans et, comme son père avant lui, il fait des études en commerce. Trop jeune pour prendre la relève, il est cependant ouvertement désigné pour le faire. Arthur prend de nouvelles dispositions visant à confier à Norbert-É. la charge du magasin en plus de la responsabilité de ses frères et sœurs jusqu’à la fin de leurs études, leur mariage ou leur entrée dans les ordres. C’est dire que Norbert-É. connaît très tôt les responsabilités qui l’attendent tant avec le commerce qu’avec sa famille.

Les affaires du magasin sont florissantes malgré certains signes de la crise économique qui commence à se faire sentir et la constante pression de la concurrence locale. Puis, le krach boursier de 1929 et la crise majeure qui s’ensuit forcent les marchands à vendre à crédit, augmentent le chômage et réduisent la consommation.

Ces années sont très difficiles à Saint-Pacôme, on estime alors que le quart des familles est au chômage, et la faillite de la Power Lumber Co ainsi que la fermeture de la scierie, entre 1932 et 1941, se sont additionnées pour en faire une époque encore plus sombre. Norbert-É. prend la relève du magasin durant cette difficile période, à la fin des années vingt, la santé de son père étant chancelante. C’est à ce moment qu’Arthur fait construire le solarium qui surplombe la façade nord du deuxième étage de la maison.

En 1932, huit ans après sa femme Marie-Louise, Arthur décède ; il a 66 ans.


Magasin J. A. Dionne, début du XXe siècle.

Source image : Magasin J. A. Dionne, début du XXe siècle, Famille Norbert-É. Dionne.

Norbert-É. Dionne: marchand général de 1932 à 1982

Au lendemain même des funérailles de son père, Norbert-É. assume la pleine responsabilité du magasin avec l’aide de sa sœur Cécile.


Le mariage de Norbert-Émile

La même année, il épouse à Saint-Roch-des-Aulnaies une jeune fille qu’il connaît assez bien puisque cette Gaspésienne et orpheline habite depuis l’âge de 13 ans chez sa tante Lucette Couillard-Dupuis et son oncle Luc Castonguay : Cécile Couillard-Dupuis.

La maisonnée se revitalise avec la présence des huit enfants qui naissent de cette union. Norbert-É. poursuit la tradition marchande de son père Arthur et de ses grands-parents Norbert et Marie en reproduisant les mêmes gestes derrière le comptoir du magasin depuis plus de 80 ans. Les clients sont habitués à ces manières de faire traditionnelles. Chaque vendredi midi, ils attendent l’arrivée des poissons frais en provenance d’Halifax par le train de nuit. Comme Norbert-É. entrepose plusieurs produits dans un hangar situé de l’autre côté de la rue Galarneau, il doit traverser celle-ci des dizaines de fois chaque jour, dans la chaleur de l’été comme dans les froids de l’hiver, sans prendre soin de se vêtir convenablement…

La famille s’agrandit. Chaque matin, avant l’ouverture du magasin, Norbert-É. s’affaire aux tâches de réparation et d’entretien de la grande maison et de toute la propriété. En été, il s’active dès l’aube à des travaux de jardinage ou d’aménagement du grand terrain. Patiemment, il construit une aire de loisirs pour « garder les enfants à la maison » : terrain de tennis, piscine, balançoires… deviennent un véritable terrain de jeux pour les enfants, les cousins et les amis du voisinage.


Tickets du voyage de noces

Source image : Fonds famille Dionne-Couillard-Dupuis, tickets du voyage de noces de Norbert-É. et Cécile, juillet 1932, BAnQ P984.

La fin d’une époque

Jusqu’aux années 1930, la région se distingue par la persistance de son caractère rural et la stagnation de la croissance des villages. Si plusieurs vivent en milieu rural de manière relativement autarcique durant la crise, et longtemps après, ils doivent de toute manière traiter avec le marchand général pour se procurer les biens de première nécessité tels le sucre, la farine, la mélasse, les pois… La vente en vrac de différents produits est alors courante. Il faut dire que plusieurs clients viennent au magasin pour pouvoir payer plus facilement à crédit. « C’est pour faire marquer, monsieur Norbert », répètent-ils lors de leurs achats fréquents de denrées alimentaires. Probablement comme son grand-père durant les premières années du magasin, Norbert-É. recourt difficilement à la saisie pour le remboursement des dettes des clients. Le magasin demeure encore un lieu social important de rencontres et de discussions. Il est difficile pour Norbert-É. de provoquer ou d’ignorer l’appauvrissement des familles à faible revenu.

« … au début du XXe siècle, le marchand général doit subir la concurrence des grands magasins qui offrent leurs marchandises par catalogue ou qui ouvrent des succursales à la campagne. Par la suite, des commerces spécialisés font leur apparition dans les villages. Le magasin général ne saura résister à ce double assaut. Certains établissements continueront néanmoins à servir leur clientèle jusqu’à l’arrivée des centres commerciaux au début des années 1960 ». 

La Guerre relance, pour quelques années seulement, la scierie de Saint-Pacôme qui donne à nouveau du travail à plusieurs. Par la suite, la société rurale du Québec se transforme profondément, irréversiblement : croissance de la classe moyenne, arrivée de nouveaux produits, électroménagers performants, publicité, garanties, centres commerciaux, supermarchés, magasins à escompte et de nombreux changements dans les habitudes alimentaires. Ces bouleversements dans les habitudes de consommation, entraînent la disparition graduelle des marchands généraux, mais aussi celle des épiciers de quartier.

Dans les années soixante, le magasin général passe des comptoirs, nécessitant un commis, aux allées permettant le libre-service. On tend vers la segmentation et la spécialisation du marché. Norbert-É. est de plus en plus confronté à faire la gestion d’un commerce en pleine transformation. Si la vitalité du magasin s’est maintenue durant une quarantaine d’années après le décès d’Arthur, les affaires commencent à péricliter au tournant des années 1970.

Même si l’urbanisation dans le comté de Kamouraska demeure faible, on assiste à plusieurs fermetures de magasins ruraux. Les marchands n’ont plus le choix de modifier leur gestion commerciale et de s’associer, comme plusieurs l’ont fait, à diverses « bannières » regroupant les commerces indépendants
Norbert-É., lui, tente d’augmenter ses capacités de vente en agrandissant l’établissement en 1971. Il ne peut se résoudre à poursuivre les activités du magasin en étant associé à un grand groupe. Il ferme en 1979.

Norbert-É. décède en 1982, des suites de troubles cardiaques ; il a 75 ans et avec lui s’éteint le Magasin général Dionne de Saint-Pacôme après 130 ans d’activités.

Source texte : Jacques Saint-Pierre, Les marchands généraux, Chaire Fernand-Dumont sur la culture,26 octobre 2002.
 

Magasin Norbert-É. Dionne, milieu du XXe siècle

Source image : Magasin Norbert-É. Dionne, milieu du XXe siècle, Famille Norbert-É. Dionne.



Extrait de
Circuit Fil Rouge à Saint-Pacôme

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